Lorsqu’on évoque le mot solidarité, une des idées qui viennent à l’esprit est celle de pauvreté. Cette association spontanée témoigne du lien étroit qui unit la solidarité et la pauvreté. Quel rapport celle-ci entretient-elle avec celle-là ? Qui cela concerne-t-il ? Je voudrais ici, à travers une relecture de récits bibliques – paroles millénaires nous guidant sur nos chemins d’humanité –, explorer ces liens et le sens à donner à la pauvreté comme figure du manque préalable à toute solidarité : une disposition inhérente à la vie humaine qui ouvre à la solidarité comme fondement de la société.

 

Quelle pauvreté ?

 

La vie humaine est marquée par la pauvreté, c’est-à-dire par le manque. Quand les récits bibliques (Genèse 2-3) parlent de l’humain à son commencement, ils témoignent de la présence, au cœur de la création, d’une pauvreté toute particulière. Commentant ces textes, la théologienne Anne Fortin souligne qu’on y retrouve le « manque propre à la création même de l’humain[1] ». Ce manque est signalé par son rapport singulier à la terre et à l’autre. Dès qu’il est créé, en effet, Adam (dont l’étymologie renvoie à humus en hébreu) est mis dans un jardin afin d’y travailler et de l’entretenir. Travailler le jardin, c’est engager une action créatrice qui ne finit jamais. Ce rapport humain à la terre se réalise d’une manière indissociable dans un rapport à autrui, figuré par l’accueil qu’Adam réserve à son « autre », Ève – la vie en hébreu – comme « une aide assortie ». Le travail sera désormais effectué en commun, dans la collaboration. De ce point de vue, la pauvreté propre à l’humain l’inscrit dans un mouvement constant de relations. Cette pauvreté est portée par une logique créatrice – le manque comme condition de création et d’ouverture à l’autre.

 

Cependant, cette pauvreté fondamentale – ce manque propre à l’humain – se voit, dans le récit biblique, déviée de sa finalité par la parole du « serpent » qui fait croire à l’être humain qu’il peut devenir « comme un dieu », c’est-à-dire plein, sans aucun vide, sans nécessité des autres, tout-puissant. Or, cette illusion d’être « comme un dieu » affecte radicalement le rapport de l’humain au monde, à l’autre et à l’Autre, peu importe la façon de nommer ce dernier. Car elle substitue à la pauvreté originelle, positive, créatrice et féconde, le mirage de l’autosuffisance, faisant croire à l’humain qu’il pourrait tout avoir, tout de suite et tout seul. Cette illusion se révèle nocive à la vie humaine : elle nous détourne d’une carence, d’un manque, d’un vide fondamental qui rend possible la vie, le mouvement de la vie, la relation, la créativité, la solidarité.

 

La vie humaine vacille continuellement entre la pauvreté fondamentale de l’humain et la tentation de la nier ou de la combler. Cette tension concerne autant les individus que les sociétés.

 

L’approche de la pauvreté dans son rapport à la solidarité permet de redécouvrir l’humain en tant qu’être de relations. Elle exprime le vide qui meut l’humain vers l’autre, qui permet d’accueillir pleinement l’autre. Elle atteste que, « parce qu’il n’est pas parfaitement autonome, autosuffisant, autarcique et omnipotent, l’humain doit entrer dans une alliance avec l’autre[2] » – accueil, alliance qui creusent davantage en lui le désir de relations créatrices.

 

Du même souffle, cette approche permet de prendre une distance par rapport aux sirènes publicitaires et idéologiques qui aujourd’hui incitent à la négation de ce manque, de cette fragilité féconde, et encouragent tout un chacun à devenir « comme un dieu », qui nourrit le désir d’avoir toujours plus, nous isolant les uns des autres.

 

En effet, le déni de la pauvreté propre à l’humain oriente vers les choses à avoir, à manipuler, à consommer, à contrôler. Il conduit à une relation instrumentale et non vitale à l’altérité, conçue comme un moyen d’arriver à ses fins. Dès lors, dans cet isolement, la vie est en quelque sorte écrasée, étouffée, coupée d’une riche relation avec l’autre, l’étranger.

 

Pourtant, malgré nos tentatives de combler notre dénuement premier, la vie ne cesse de résonner en chacun de nous comme un cri, une blessure d’où « s’élève une plainte, du fond de la servitude[3] », faisant écho à notre profond désir de vivre. Jean Vanier, fondateur de l’Arche, le dit à sa manière : « Le cri du pauvre, nous pouvons le comprendre à partir de notre propre pauvreté. Nous sommes nés dans la faiblesse et c’est aussi dans la faiblesse que nous allons mourir […] Toute sagesse humaine consiste à s’accueillir tel que l’on est [4]. » Voilà une façon dont la pauvreté féconde nous dispose sans cesse à la solidarité et nous convoque à vivre une vie au plus proche de notre humanité.

 

Être pauvres pour vivre ensemble


Cet accueil de notre pauvreté fondamentale se manifeste, sur le plan collectif, comme la condition de la solidarité. Le désir d’être « comme un dieu » peut en effet concerner une société entière, comme en témoigne un autre récit de la Genèse, connu sous le nom de La tour de Babel (Gn 11, 1-9). Ce récit présente une société où tout le monde est semblable. La société entière est autarcique et autosuffisante. Les humains parlent « la même langue et les mêmes mots », est-il précisé d’emblée. Alors qu’ils se déplaçaient sur la Terre, ils ont décidé de s’établir dans une vallée, d’y bâtir une ville et d’y élever une tour dont le sommet pénétrerait les cieux. Alors qu’ils exécutent leur projet, Dieu descend, confond leur langue et les disperse sur toute la surface de la terre.

 

L’on peut entendre dans ce récit une parole qui rejoint l’expérience humaine en société. Il met en lumière le désir de stabilité[5]. Pourtant, le vécu humain est fondamentalement un mouvement constant : la vie n’est pas statique. C’est lorsque nous entrons pleinement dans le mouvement de la vie que l’autre peut apparaître différent de soi et que nous pouvons tisser une solidarité véritable avec lui. Cependant, la vie humaine est marquée par une tension entre cet élan vital et un refus du mouvement, la tentation d’opter pour l’enfermement sur soi, une artificielle mais rassurante stabilité entre « nous ». Disparaît alors le désir de se risquer dans des relations fragiles mais vitales. Paradoxalement, une telle sécurité devient vite mortifère.

 

Dans ce récit biblique, le choix de la stabilité rime effectivement avec la tentation de nier toute altérité : une même langue, les mêmes mots, un seul lieu, avec une tour perçant les cieux, symbole du refus de toute altérité, de toute ascendance (« se donner à soi un nom », est-il souligné dans le texte). Nous avons là un récit qui représente à merveille la négation de la pauvreté fondamentale et ses conséquences sur la société. D’un tel trop-plein ne peut émerger la vie. La figure de Dieu qui vient brouiller la langue et disperser la population, contrecarrant le projet funeste, instaure une ère nouvelle. Par ce geste, Dieu – l’Altérité – ouvre un espace vide entre les humains qui les renvoie à leur pauvreté et à la solidarité, à une relation vivante avec les autres, capable de sortir du trop-plein-du-vide et du pur désir des objets – cette illusion ou ce fantasme d’être autosuffisant et de vouloir toujours plus – pour redécouvrir la richesse des liens, des relations, du partage de la parole, du désir de l’autre. Un Dieu qui creuse sans cesse en nous un manque afin de nous faire entrer dans la solidarité qui humanise.

[1] A. Fortin, Comment vivre ? Naître à la suite de Jésus, Montréal, Médiaspaul, 2016, p. 32.
[2] Ibid., p. 33.
[3] Ibid. p. 41.
[4] J. Vanier, Cri du pauvre, cri de Dieu, Paris, Salvator, 2017, p. 9-10.
[5] Voir François Nault, « Un Dieu Érotique. En revisitant le mythe de Babel », Études théologiques et religieuses, vol. 77, no 3, 2002.