« Et maintenant que tu as terminé ton mémoire, tu feras quoi ? » C’est une question du mercredi, nous sommes sur Saint-Denis. Et bientôt « c’était bien Zvizdan[1], n’est-ce pas ? ». Je repense à Zvizdan, cette fable sur l’amour dans la haine qui m’a transportée en Serbie et à cette question d’Anne-Marie qui m’a fait atterrir rue du Parc. Le froid vient de rentrer à Montréal et la nuit appelle le foulard au cou. Et moi de répondre, à mesure que s’évanouissent dans l’ombre de minuit les fragments de mon être à bout de souffle : « j’aurai l’audace d’espérer ». Anne-Marie me devance, sur le bitume comme dans la vie. Moi je trotte parce que je sais sans doute trop bien ce que je veux, traînant à ma suite la question lourde, toujours la même : comment y parvenir ?

 

Ce soir-là, Anne-Marie et moi n’étions pas au Billy Kun bien que vous nous y ayez vues. Nous savourions une époque qui n’est pas la nôtre, et peut-être ne fut-elle finalement celle de personne. C’est que l’absence nous permet d’inventer, et l’on a parfois tendance à regarder hier avec envie, par peur de demain. Nous songions à cette fable du sens dans le vide qui nous entoure, là, ici et aussi là-bas. C’est douloureux aujourd’hui d’être envahies par des envies d’habiter des espaces sensibles au sens, à la culture, à la connaissance. On regrette pour ainsi dire ce qu’on aurait dû être. On se dit que l’on aurait pu nous annoncer autrement, que c’eût été plus simple. Nous aurions alors pu avancer le corps et l’esprit légers, à l’image de ces gens croisés samedi dernier rue Sainte-Catherine, léchant les vitrines. C’eût été confortable et plus poli, sans doute, de se reconnaître dans notre société.

 

Nous sommes toujours des gamines. J’en donne pour preuve le manque de sérieux qui nous condamne à nous répéter, à chacune de nos rencontres, combien nous aimerions que le téléphone sonnât et que soudain nous entendissions la voix de l’invitation : « nous vous attendons afin d’imaginer, de transmettre, de transformer, de surprendre. » Qu’il serait bon de pouvoir enfin être soi. Que le travail ne soit pas cet autre que l’on invite à table par politesse plutôt que par inclination.

Que le travail ne commande pas de vider ses poches, de congédier sa langue, de renoncer à sa plume, de laisser fuir sa créativité, de renier sa capacité à critiquer. Qu’il serait bon que le travail soit synonyme de vie, qu’une vie bonne se conjugue à la capacité d’imaginer, de créer, d’oser. Que nous puissions annoncer tout haut chercher à vivre une vie poétique plutôt qu’algébrique.

Qu’il serait bon que la médiocrité ne soit pas célébrée, que l’on ne nous invite pas à y aspirer. Désormais, ces vies pleines qui nous font envie, elles appartiennent à d’autres temps, il nous semble. Elles sont, pour ainsi dire, l’objet de nos désirs. La jeunesse contemple des vies qu’elle aimerait mener, des vies que nous aimerions mener. Nous sommes si jeunes, et pourtant si fatiguées parce que si fatiguées d’être jeunes, amoureuses du sens et pourtant, laissées au vide de l’existence.

Nous sommes si jeunes, et pourtant si fatiguées parce que si fatiguées d’être jeunes, amoureuses du sens et pourtant, laissées au vide de l’existence.

Et si la critique pouvait un instant nous quitter. Or, elle nous revendique comme son lieu d’existence. Elle part de nous et sans elle, sans doute, ne tiendrions-nous plus debout. Nous sommes nées les lèvres brûlantes, la tête ailleurs. Nous avons été nourries de la même bouillie que les autres enfants, mais nous avons été bercées par un autre vent. Puis nous nous sommes posées quelque part à l’orée de la vingtaine, nous avons assumé notre direction contraire et salué les copains qui ont poursuivi leur traversée. Nous avons choisi de dessiner notre propre vie. Nous avons choisi de surprendre plutôt que de chercher partout à plaire. Nous sommes entrées à l’université, et là, nous nous sommes révélées affamées. Nous avons côtoyé Marx, Dumont, Durkheim, Foucault, Arendt, Weil, Camus, etc. Nous les avons appris, par cœur, puis jugés, et nous sommes allées voir ailleurs, puis sommes rentrées. Enfin, nous, étudiants, sommes sortis de ces allées pavées, certains inspirés, d’autres, apeurés. Derrière les portes de ce monde qui fut le nôtre durant tant d’années, il était alors possible d’entendre le vide. Certains n’auront pas ouvert les portes et auront préféré retrouver le confort que procurent les livres. D’autres auront choisi de s’échapper en espérant pouvoir trouver là, par-delà les frontières universitaires, des matériaux à transformer. Or, il se trouve que ce monde-là avait décidé de se passer d’eux, et ce, alors même que ces évadés s’étaient appliqués des années à l’étudier. Eh bien ! après avoir passé plusieurs années à étudier « la société », les jeunes sortant des humanités ne trouvent dans « cette société » aucune entrée. Dommage, car si l’intellectuel a un devoir, dira magnifiquement l’auteur Pierre Lefebvre, c’est bien celui de redonner au collectif en lui présentant en quoi des œuvres et des propos pointus appartiennent à tous.

 

Sur le sujet, comprenons-nous bien. Il apparaît tristement que ceux que l’on prend plaisir à appeler les intellectuels ne trouvent que de très rares lieux aujourd’hui où exister à l’extérieur de l’université. Pour ceux qui franchissent la ligne de risque, le constat est dur à vivre : en dehors du monde académique, point de salut. Les institutions où certains ont trouvé, à une époque, un lieu où pratiquer et créer sont aujourd’hui en crise. Si le rôle des intellectuels a toujours été institutionnel, idéologique et politique, aujourd’hui, la configuration nouvelle du champ de l’intervention sociale, transformé dans une optique organisationnelle, pragmatique et utilitariste réduit considérablement leur habitat naturel. Cela, au point de ne leur laisser comme seule tribune que l’auditorium A1 où viendront se ranger des étudiants annotant le sens entre les lignes. Pourtant, dehors, on peut entendre l’errance de la parole collective que Fernand Dumont associait au règne de l’opinion : la société discute, partout, tout le temps, sur Twitter, Facebook, dans les pages d’opinion, à la radio, etc. On pointe sans jamais toucher, on discute sans débattre, et la pauvreté de pensée s’impose à mesure que les systèmes dominants effritent les liens sociaux qui servent généralement de rempart aux abus de pouvoir en tout genre.


Lorsqu’on est jeune aujourd’hui, rêver de faire carrière au sein de certaines institutions se résume bien souvent à cela : rêver. Ceux qui ont l’expérience de la vie y vont de leur histoire, racontant leur entrée au Devoir à 25 ans ou encore leur arrivée à Radio-Canada comme animateur à la Chaîne culturelle à l’aube de la trentaine. Un coup de fil et c’était réglé : on y songe avec envie du haut de nos deux décennies. Les avenues, pour nous, semblent être bouchées. Sommes-nous aux portes d’une reconstruction de la vie intellectuelle ? Et, si oui, comment l’édifier si, comme le poétisait le sociologue Jean-Philippe Warren, « le manteau de la nuit [recouvre] de plus en plus le ciel des idées, nul ne [sachant] plus comment s’orienter dans ces ténèbres, sinon à prendre pour boussoles la seule efficience, la seule opérativité[2] » ?

 

Sans doute y a-t-il des lieux de résonance pour les intellectuels à se (ré)approprier ou à (re)construire. Pierre Perrault a investi le cinéma direct ; Bertolt Brecht a fait sien le théâtre de la distanciation ; Hubert Aquin a pris plaisir à éduquer par la radio, de même que Myra Cree qui partageait l’idée que c’est par la culture, le dialogue et les arts qu’une sensibilité se modifie et rend le changement possible[3]. Sans doute sont-ils tous d’une autre époque, mais disons qu’à se tourner vers eux, on se demande bien, quelque peu angoissés, quelle sera la fin de cette fable du sens dans le vide, du grand dans le petit, de l’audace dans le conforme, du sensible dans le technique, de l’esprit dans le futile. On se souvient alors d’Aquin pour qui l’angoisse, au fond, n’était qu’un dérivé de l’espoir. Dans tous les cas, il en faudra pour emprunter les chemins qui mènent à l’autre : sociologues, anthropologues, philosophes ; il faudra réapprendre à conjuguer sens et sensibilité et à habiter des lieux qui nous ont été confisqués ou interdits, de ces lieux qui ouvrent sur eux. Hubert Aquin, dans Prochain épisode, en appelait lui-même à la rencontre de l’autre afin que, comme l’énonce admirablement le dramaturge Olivier Kemeid, « dans ce contact mutuel, on trouve une exaltation capable, cent fois mieux que tout orgueil solitaire, de susciter la plus puissante et la plus créative originalité[4] ».

 

Anne-Marie rit, à la manière des égarés que nous sommes, bien tristement et un peu malgré nous. Il est près de minuit, et nous sommes déçues de ressentir les remparts du réel.

[1] Zvizdan (Soleil de plomb) : film du réalisateur croate Dalibor Matanic, sorti en 2015.
[2] Warren Jean-Philippe, « Le non-lieu des intellectuels », Liberté, vol. 47, no 2, 2005.
[3] Bernard Lamarche, « Myra Cree : une inestimable voix de la radio s’éteint », Le Devoir, 14 octobre 2005.
[4] Olivier Kemeid, « Pour une nouvelle trahison des clercs », Liberté, vol. 47, no 2, 2005.